Aurélien Bergot - PHOTOGRAPHIE


Arrêt sur image

Dr Michel Clivaz, Architecte, à propos de l'exposition La mémoire des ruines.

Prendre le temps de réfléchir et d’agir sur nos propres méthodes de recherche et de prospective acquises et expérimentées tout au long de notre formation et de notre travail professionnel: tel était l’objectif pédagogique de l’atelier « Ouverture et prospective » qui s’est déroulé en collaboration avec le Centre de Recherche Ferdinand Gonseth et l’Ecole d’Architecture Athenaeum Europe, à La Valette sur l’ile de Malte, en septembre 2009.

Placé dans une double perspective architecturale et anthropologique, l’atelier s’adressait à tout un chacun inscrit dans un processus créatif ou de développement personnel quelconque, qu’il soit architecte, urbaniste, historien, philosophe, photographe, graphiste, publiciste ou conseiller en image. A cette occasion, les participants ont pu découvrir la richesse naturelle, historique, culturelle et architecturale du nouvel état européen et approcher quelques uns de ses nombreux projets contemporains de sauvegarde et de développement confiés à de célèbres architectes tel le « New City Gate » de Renzo Piano. Cependant, ils ont tous été frappés par la violence des processus de territorialisation et de transformation que la parcelle de littoral méditerranéen a subie au cours de son histoire pour devenir une cité emblématique élevée au rang de patrimoine mondial de l’UNESCO. Ils ont également tous pris conscience que la violence persiste encore aujourd’hui, aussi bien sous la pression de l’afflux touristique, que sous celle des surcharges environnementales liées au commerce et aux conflits géopolitiques méditerranéens.

L’espace d’une rencontre à la Citadelle maltaise, le travail d’Aurélien Bergot intitulé « La mémoire des ruines », instrumentalise de manière parallèle et complémentaire, architecture et photographie. Profitant de cette mise en perspective temporaire, le photographe se penche sur la pratique du dessin de relevé et sur celle de projet de reprise que l’architecte exerce couramment lorsqu’il intervient dans l’existant. Le dessin de relevé devient pour le photographe, prise de vue documentaire et enregistrement de strates archéologiques. Le projet de reprise devient temps de pause et espace de réflexion durant la plus ou moins courte durée d’exposition occasionnée par l’ouverture de l’objectif. La feuille blanche de l’architecte et la boîte noire du photographe sont sources de connaissances et d’inspirations projectuelles. Coup de crayons, esquisses et croquis versus repérages, cadrages et déclenchements de diaphragme sont autant de déclics vers la mémoire et l’imaginaire. L’acte architectural aussi bien que l’acte photographique éclairent la compréhension multiple d’une situation donnée quelconque et donne à voir ses futurs transformations et développements possibles. Dans ce double processus d’archivage et d’émergence, la rationalité de la durée propre à la recherche scientifique côtoie l’intuition de l’instant propre au processus artistique.
La réflexion portée par le travail de photographie d’Aurélien Bergot permet d’enrichir la compréhension et la reformulation de l’épistémologie de la recherche et de celle du projet en architecture. L’arrêt sur image proposé par le photographe invite l’architecte à suspendre son jugement. Les clichés du photographe font voir ce que l’architecte ne sait voir. Avec ses captures de sédiments chimiques et organiques surmontés d’inscriptions corporelle de l’esprit, le photographe fait prendre à l’architecte non seulement le temps de rendre présent la complexité du passé, mais également celui de visionner dès à présent, les degrés de liberté du futur. Suivant scrupuleusement le protocole scientifique de l’archéologue, le photographe enlève des couches signifiantes ; il consigne, il archive. Déroulant spontanément le processus artistique du compositeur, il en rajoute constamment ; il reproduit, il représente. Au dépouillement fait écho la rémanence, car toute trace donne des pistes et toute prospective relance une rétrospective. Ce processus dual et itératif exemplifie la pensée schématisante que l’architecte régénère au cours de son travail. Le schéma de cette pensée reproduit ci-dessous a été soumis à la critique des participants durant l’atelier « Ouverture et prospective ».

Cette pensée schématisante se réfère à la logique ouverte décrite par Ferdinand Gonseth dans le contexte de son travail sur l’épistémologie de la recherche scientifique, et à la logique de l’anticipation initiée par Gaston Berger dans le contexte de son travail sur l’épistémologie de la prospective.

Reste une question : dans chaque reproduction photographique de l’exposition « La mémoire des ruines », la violence des processus créatifs aussi bien naturels qu’artificiels est sous-jacente. C’est que tout à la Citadelle porte les traces de souffrance et de destruction, comme si elle n’avait pas encore totalement bu sa ciguë. Le grand escalier du port portant les stigmates des conflits du dernier millénaire, semble s’offrir, sous la pression de l’afflux touristique, à de nouveaux débarquements de masse. L’écho des impacts de bombes résonnent encore dans les trous béants qui parsèment les murs et les dalles des contreforts de la forteresse. Même le tanker au large, malgré une vision paisible et tranquille sur l’horizon, témoigne de surcharges environnementales liées au commerce et aux conflits géopolitiques méditerranéens. Le projet de Renzo Piano lui-même témoigne de la violence de tout acte architectural lorsqu’il détruit l’entrée de la ville existante des années glorieuses, fige l’ancien opéra dans une ruine exacerbée, et remplit avec ses nouvelles salles dédiées aux assemblées politiques, le seul espace vide apte à recevoir de la végétation dans un monde entièrement dominé par le minéral.
La chaosmose n’est-elle que la seule manière d’engendrer ? Y aurait-il une manière non violente de faire œuvre d’architecture ? Peut-être faut-il se contenter de documenter, de conserver, de représenter, d’entretenir, mais sans jamais intervenir. La photographie serait-elle plus sage que l’architecture au panthéon de la performance scientifique et artistique ?

                                                                                                                                                   Genève, le 17 juillet 2011.


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